Néo-paysans, micro-fermes : aurions-nous pris nos récits pour des lanternes ?
Je gravite depuis 3 ans dans de petites exploitations bio montées par des néo-maraîchers, le plus souvent jeunes, reconvertis et éduqués. Ils ne représentent qu’un faible volume des exploitants agricoles mais incarnent dans nos médias et sur Instagram le renouveau de la petite paysannerie, celui que nous appelons de nos vœux avec la transition écologique et le renouvellement agricole.
Or, après moults analyses de fermes et rencontres, un diplôme agricole à la clé, j’ai le cœur lourd de constater que le malaise agricole n’est pas cantonné aux éleveurs et aux “gros agriculteurs” isolés en milieu rural. J’en arrive à la conclusion qu’en 2026, le paysan qui doit vivre du travail de la terre est précaire, qu’il soit juché sur un tracteur ou sur une grelinette.
Poussés par la nécessité de bâtir de nouveaux imaginaires, nous nous sommes raccrochés à une poignée de micro-fermes qui annonçaient un avenir meilleur (Le Bec Hellouin, Des 4 temps, Fermes d’Avenir), sans réaliser qu’elles émanent de parcours particuliers, privilégiés, et sont peu réplicables. Aurions-nous pris nos récits pour des lanternes ?
Nos récits positifs ne tendent-ils pas à entretenir une illusion collective qui laisse à penser que nos néo-paysans sont bien mieux lotis que leurs prédécesseurs ou que d’autres modèles agricoles, plus traditionnels, alors qu’il n’en est rien ?
L’absence de discours de vérité sur ces points retarde, à mon sens, la réflexion générale autour de modèles plus robustes qui sont moins dépendants du travail de la terre et enferme nos jeunes agris dans la honte. Car comme n’importe quel entrepreneur, la fierté ou la honte se jouent à la réussite économique. Sauf que ces difficultés sont aussi structurelles. Et nos jeunes paysans de porter et d’intérioriser les conséquences d’un modèle agricole défaillant.
Je m’explique.
Pourquoi je fais ça, d’où je parle
Cette publication est le fruit d’expériences et réflexions personnelles, elle n’engage que moi et non mon organisation, Parlons Climat. Même si les sujets sont proches, je ne prétends nullement ici produire une étude. Je conserve cependant mon œil d’analyste, mon goût pour les humains, pour comprendre la société et expliciter la complexité de notre époque.
Je confesse volontiers une aptitude à naviguer à contre-courant, non par amour de la polémique (il y en a bien assez) mais pour mettre au jour des angles morts qui, selon moi, sont dommageables à notre société. Telle est ma motivation sous-jacente.
J’ai commencé à investir le milieu agricole en m’installant à Nantes il y a 3 ans. Une envie d’être utile et surtout d’approfondir ma compréhension de la réalité agricole, par-delà les livres, rapports, docus. Sur le terrain en somme. Le bénévolat agricole, puis une formation (BPREA à l’Ecole Supérieure des Agricultures à Angers), les stages, visites de ferme et surtout mon besoin viscérale de questionner en profondeur et de me lier à ces gens que je trouve formidables, m’ont permis de m’inclure, d’entrer dans l’intimité, d’entendre les confidences et ce qui est parfois tu. Comme les difficultés.
Je prends la parole ici car, sans être experte du sujet, je n’ai pas trouvé d’acteur terrain (agriculteurs, formateurs, ingés agro, fiscalistes) pour contredire mon constat. Également car nous sommes nombreux à nous inquiéter des enjeux agri-alim, mais très peu à pouvoir mettre les pieds dans les champs ; encore moins à rentrer dans l’intimité des néo-paysans. Alors je partage.
Je n’aborderai pas ici en détail les dysfonctionnements du système agricole.
- 1. car j’estime que le sujet est bien couvert, sur Linkedin comme dans les médias.
- 2. car les solutions (réforme de la PAC, éducation du consommateur ou prix plus élevés) n’existent pas sur le terrain. On peut en discuter longuement entre nous ici, mais elles n’entrent à aucun moment dans les réflexions d’un agriculteur, pour faire son plan de culture, investir ou faire un emprunt à la banque. Je vous parle depuis le terrain, et si c’est bien un changement en profondeur du système qui serait la clé, il s’agit ici de réinterroger ce qui se fait déjà au présent.
Je suis donc moins atteinte de cécité que d’un souci de porter la focale ailleurs.
Ne prenons pas nos récits pour des lanternes
Ces 15-20 dernières années, une poignée de micro-fermes ont développé ce que l’on appelle “l’agriculture bio intensive sur petite surface”. Une avancée majeure à n’en pas douter qui consiste, en gros, à organiser sa ferme et ses cultures pour pouvoir les densifier au maximum et ainsi augmenter le rendement des petites fermes en bio, non ou peu mécanisées. Elles s’appellent La ferme du Bec-Hellouin (2003), la ferme des Quatre-temps au Québec avec la méthode de Jean-Martin Fortier (2004), suivies par d’autres microfermes vitrines : Fermes d’Avenir ou encore Une ferme du Perche.
Ces agri-entrepreneurs sont devenus des figures stars du maraîchage, vendant notamment livres et formations, et sont incontournables pour les maraîchers qui s’installent comme pour les jardiniers en herbe. Au-delà de la technique et professionnalisation, ces fermes et entrepreneurs entretiennent l’idée de créer une nouvelle génération de fermes rentables et vivables. Or, il me semble qu’elles ne l’ont pas démontré elles-mêmes et qu’elles tendent à masquer les piliers centraux de la vivabilité économique des petites fermes agricoles.
A côté de la maîtrise technique, organisationnelle et stratégique qu’elles enseignent, dans quelle mesure la vivabilité économique agricole tient-elle aussi, et surtout, :
des revenus et sources d’argent annexes (ici, dans l’exemple de ces fermes, le capital de départ, plutôt important, et les formations, très rémunératrices) ?
au travail gratuit (les aidants familiaux qui ont toujours été en appui de l’agriculture ou le fait de faire 60h/semaine payées 35h ; remplacés par les stagiaires et bénévoles dans nos fermes-modèles, qui sont bien plus nombreux que dans une ferme lambda) ?
Je rappelle que la crise agricole est essentiellement une crise des revenus. Payer ses cotisations MSA, pouvoir payer les études de ses enfants ou disposer d’une retraite autre que misérable, sont des questions déterminantes. Or, si je ne m’abuse, ce sont précisément des individus exempts de ce genre d’inquiétudes quotidiennes qui portent et sont mis en lumière ces dernières années. Paradoxe, quand tu nous tiens.
A côté de ces facteurs individuels, les facteurs structurels. Les agriculteurs s’inscrivent dans un système qui leur est défavorable et la question du prix, des débouchés possibles selon les territoires, ou de la fiscalité agricole (MSA) leur est imposée, et ils sont globalement perdants.
Aussi, il me semble que la vivabilité économique est une notion macro et que le discours dominant porté par ces fermes-vitrines tend à individualiser les réussites, et donc les échecs, dans un registre propre à l’entrepreneuriat, tout en invisibilisant les privilèges et ce qui permet, aussi et surtout, aux fermes de tourner.
Elles tendent aussi à entretenir le flou sur le modèle social sous-jacent, car si le grand public a bien compris qu’on peut désormais produire plus de légumes sur une petite surface, il lui manque souvent la deuxième partie de l’équation : avec beaucoup plus de main d’oeuvre, et ce, de manière quasi-proportionnelle. Et c’est bien là, quand on doit rémunérer un ouvrier agricole bien plus cher que l’exploitant lui-même, que ça bloque.
Il me semble qu’en 2026, nous avons moins besoin de success-story d’entrepreneurs privilégiés que de porte-paroles du monde agricole en capacité de porter un discours clair et transparent sur les agricultures. Fragmentées dans leur réalité, elles partagent un même constat : le travail de la terre en 2026, sauf niches et cas particuliers, ne permet pas de gagner sa vie dignement.
Aussi, à mes yeux, ces fermes-modèles portent des imaginaires nécessaires, des pistes concrètes d’améliorations techniques et une professionnalisation nécessaires, mais pas vraiment des modèles économiques en soi, qui auraient fait leurs preuves et qu’il suffirait d’essaimer.
En quête d’une troisième voie
Il est heureux que des individus décident d’ouvrir une ferme après une carrière très rémunératrice ou un joli coup de pouce de leur famille. Il est également tout à fait admirable de souhaiter se retirer du système et vivre avec 800€/mois en Ardèche en réduisant ses besoins. Je n’interroge pas ici les parcours individuels, mais notre vision collective. Entre privilèges et décroissance, où est la troisième voie, celle du milieu, quand on entend massivement remettre les gens aux champs ?
Alors que le métier d’agriculteur cumule des difficultés sans nulles autres pareilles à d’autres secteurs, il semble indispensable de faire preuve de transparence. Aussi, admettre que le travail de la terre ne permet pas de vivre correctement en 2026 me semble important et même clé. On m’a souvent répondu que “ça dépend de nos besoins, on peut vivre avec 1000€ par mois.”. Peut-être devons-nous essayer de nous accorder sur ce qu’est la vivabilité économique.
Il me semble que vivre de son travail c’est pouvoir se loger (1er poste de dépense) ; élever un enfant ; se soigner ; se déplacer ; consommer un peu ; épargner un peu… Alors oui, en 2026, on peut vivre avec 1000€ par mois, si son conjoint a un bon salaire, si on a acheté son logement avant d’être agriculteur, si on est double-actif…etc et à condition de ne jamais divorcer ; ni de tomber malade. Ces à-côtés existent largement dans l’agriculture et permettent de tenir économiquement, mais pas grâce au travail de la terre.
Et il est important à mon sens de visibiliser cela.
De l’importance de ne pas s’enfermer dans un modèle
Le modèle de maraîchage bio sur petite surface tend à s’imposer comme la référence pour les reconvertis et NIMA (agriculteurs Non Issus du Monde Agricole), jusqu’à ne plus être réinterrogé ou à regarder ce qui se fait ailleurs, notamment chez les agriculteurs plus traditionnels. Je précise ici que traditionnel ne veut pas dire conventionnel, je parle bien d’agriculture biologique.
J’ai dû jouer les trublions lors de ma formation en réclamant que l’on aille visiter des fermes s’appuyant sur d’autres modèles, comme “les légumiers”. Plus d’hectares, moins de diversité de légumes, des machines mais toujours en bio, beaucoup plus de légumes produits pour nourrir les gens, plus d’argent et d’emplois à la clé.
Si j’ai insisté c’est que d’une part il est toujours intéressant de regarder ce qui se fait ailleurs et qu’il y a à apprendre de tout le monde ; d’autre part parce qu’il est important que les différentes réalités agricoles se comprennent, se parlent et se respectent. Et c’est pour moi le rôle des études et des formations que de nous ouvrir l’esprit. Enfin, car à ma connaissance il n’a pas été démontré que le modèle sur petite surface est plus profitable que les modèles plus traditionnels.
Aussi, et sans le vouloir évidemment, dans nos efforts pour rendre l’agriculture paysanne désirable et attirer de nouveaux agriculteurs, nous tendons à entretenir une bulle d’entre-soi de gens cool en salopette, et de gens moins cool en tracteur. Or, ces deux agricultures ont beaucoup en commun, et même l’essentiel : la difficulté à se sortir un revenu digne, à contenir leur temps de travail et la solitude.
La solitude est dans les champs
Quand je pensais à la solitude des agriculteurs, je m’imaginais celle de Claude, 58 ans, un peu old school, renfermé par nature (et par époque), éleveur laitier dans le Massif Central. Et non à celle de Lucie, Pierre-Marie et Benjamin, maraîchers de 32 à 45 ans, vivant à proximité de Nantes ou Angers, éduqués, en forme, chaleureux, connectés, 1000 idées à la seconde, appartenant à cette tribu que j’affectionne tant des rêveurs-faiseurs, souvent avec une vraie fibre entrepreneuriale, installés depuis 5 à 12 ans, et qui pourtant… ne se portent pas très bien.
Cette solitude est en partie liée au fossé d’incompréhension qui existe entre eux et le reste du monde. Pour avoir fait le chemin de mon côté, je crois que tant qu’on n’a pas passé plusieurs semaines à travailler dans une ferme et discuter en profondeur avec des agris sur leur vie et modèle, on ne peut pas se représenter ce qu’est leur travail, leur charge mentale, leurs incertitudes. Vraiment. Et cette incompréhension creuse le sillon du mal-être.
Mais cette solitude est aussi, à mon sens, le fait de la honte. Celle de ne pas réussir à faire tourner sa boite, tout simplement. Et c’est un cercle vicieux qui s’installe où ces maraîchers, pourtant si ouverts, n’acceptent pas de se faire aider, n’osent pas demander, se renferment.
Dans la non vivabilité économique, et le fait de l’invisibiliser et de l’individualiser, se cache la solitude et la détresse de nos agriculteurs, auxquels les néo-paysans ne coupent pas.
De l’héroïsation à l’illusion collective
Qu’il se définisse comme “paysan” ou “responsable d’exploitation agricole”, l’agriculteur est précaire, et c’est parfois un affront que de lui rappeler. Le néo-paysan est fier, et parle peu de ses difficultés. Mais comment le pourrait-il, alors que nous tendons à le positionner comme héros de nos récits positifs qui se justifient par la nécessité de créer du soutien, rendre désirable, justifier des dépenses publiques…etc.
J’ai été frappé par le post Linkedin d’une collectivité (qui n’a à coeur que de soutenir, et encourager ses agriculteurs) mettant en avant un éleveur qui a fait le dur choix de passer en bio et de réduire de 40% sa production de lait tout en la valorisant mieux (transformation et vente directe).
“On arrive à produire assez pour vivre à 4. C’est bien la preuve que ce modèle marche si on renonce à la course au rendement !”
sont les paroles mises en valeur de l’éleveur installé depuis 2 ans.
Ici on applaudit le changement de modèle qui est absolument formidable, mais on légitimise et héroïse aussi la précarité, sur Linkedin de surcroît, là où personne n’aurait l’idée de crier victoire pour gagner 2000€ à deux, pour 50h semaine, 6 jours sur 7. Je n’ai pas contacté l’éleveur sur son revenu car l’idée n’est pas d’attaquer qui que ce soit, juste de faire prendre conscience que les standard agricoles sont si tirés vers le bas qu’on en vient à glorifier le fait de réussir….. à (sur)vivre.
Ce qui m’affole le plus n’est pas tant cette réalité, que le fait qu’elle soit invisible aux yeux du très grand nombre, et, j’en suis sidérée, également aux yeux de ceux qui travaillent auprès des agriculteurs et sur les enjeux agri-alim.
Je l’ai encore expérimenté il y a peu, avec un communicant-consultant spécialisé, très visible et audible, qui croise les agriculteurs au quotidien et crée du contenu pour les mettre en valeur. Celui-ci m’a soutenu à propos de deux fermes que “ça marche très bien pour eux” alors qu’il n’en est rien, et que l’une d’elle est même en difficulté depuis plusieurs années. La perception de cette personne s’appuie sur l’image extérieure de ces fermes (jolies, modernes, attirant du monde) et des agriculteurs eux-mêmes (souriants et qui savent donner le change).
Ce que je prenais initialement pour un biais marketing m’apparait être d’ampleur. Dans quelle mesure nos récits positifs contribuent à créer une illusion collective autour de paysans qui sont, et restent, globalement, des agriculteurs aux vulnérabilités multiples ?
Qui donc sait véritablement comment se portent nos agriculteurs quand ceux qui en sont proches ne le savent pas vraiment ? L’agriculteur est fier, parle peu d’argent, utilise des euphémismes pour évoquer ses difficultés, c’est un fait. Mais si l’on est à l’écoute, mû par une empathie et curiosité sincères, que l’on pose des questions en profondeur, les cœurs s’ouvrent, j’en fait l’expérience depuis plusieurs années.
Aussi la question qui m’assaille est : comment recréer du dialogue et des espaces de confiance où les agriculteurs puissent partager leurs vulnérabilités au plus grand nombre sans se sentir jugés, héroïsés ni victimisés, pour que le grand public ouvre enfin les yeux sur la réalité agricole ?
L’éthique et la morale
Nous sommes nombreux à travailler de près ou de loin sur la thématique agri-alim depuis nos fauteuils et ordinateurs ; à en percevoir un revenu décent qui nous permet de vivre. De penser à cela, au regard des difficultés que je viens d’énoncer, j’ai les yeux qui s’embuent. Bien sûr chacun a son rôle à jouer dans la société, nous avons besoin de consultants, de communicants, de formateurs, de conseillers, de gens qui font du plaidoyer…etc.
Mais une question me brûle les lèvres (entre deux larmes d’injustice) :
Avons-nous le droit collectivement de souhaiter, d’appeler, à une nouvelle génération de paysans voués à être précaires, quand nous-même ne sommes pas capables de renoncer aux sirènes du confort et de la sécurité ?
Rappelons que les inégalités sont à la hausse dans notre société et qu’entre les soixante-huitards partis cultiver en Lozère et ceux qui font le choix de sortir du système de consommation en devenant maraîchers-paysans actuellement, la classe moyenne a fondu et même le salaire médian (très au-dessus de ce que peuvent gagner les paysans) permet difficilement de devenir propriétaire, d’un logement comme d’une voiture.
Qu’arrivera-t’il à nos néo-paysans qui s’installent actuellement s’ils divorcent, quittent leur GAEC, ou ont un souci physique, alors qu’ils ont été locataires toute leur vie sans jamais pouvoir épargner ni être propriétaire foncier (cf. système de fermage) ?
La question me taraude. Notre rêve d’une agriculture bio à taille humaine composée de petits paysans est-il raisonnable ? Alors même qu’il repose sur le sacrifice et l’abnégation de quelques-uns qui déjà, le supportent difficilement.
Le beau (aussi), est dans les champs
Dans toute cette situation qui confine parfois au drame, il y aussi énormément de solidarité, sans nulle autre pareille à d’autres secteurs. Que dire de la myriade d’associations qui oeuvrent pour porter secours aux paysans : Terres de Liens et l’accès au foncier facilité ; l’Atelier Paysan et ses outils à fabriquer ; Solidarité Paysans qui vient en aide aux paysans en difficulté ; Fermes d’Avenir et l’accompagnement des porteurs de projets ; les CUMA qui mutualisent les outils ; les AMAP pour garantir un revenu aux agris…etc. C’est magnifique.
Grand merci à tous ces acteurs qui se déploient sur tous les aspects de la dure vie des paysans pour les aider. Vous êtes indispensables. Cependant, au regard de la situation de nos agriculteurs, cela semble encore insuffisant.
Aussi, il me semble que nous n’avons pas encore trouvé comment pérenniser le renouvellement agricole (en plus de l’engager évidemment) ; que l’échec des fermes est aussi structurel et donc collectif ; que la robustesse économique s’impose avec urgence, encore plus avec l’imprévisibilité climatique, et que celle-ci est à chercher en dehors du travail de la terre, si toutefois cela est possible. Et si dans des jours meilleurs, l’idée de revenu universel revenait à affleurer dans le débat public, j’espère que c’est auprès des agriculteurs qu’il sera déployé en priorité.
L’agriculture doit-elle être rentable ? Et le peut-elle seulement ?
Doit-elle continuer à se battre par elle-même contre un modèle capitaliste fou ou bien s’agit-il d’un service qui relève de l’intérêt général, un service public ? Il faut se le demander. Grand bravo aux communes qui innovent en la matière et créent des emplois de maraîchers-municipaux pour endosser plus équitablement les risques et les peines.
Trois idées à partager et discuter :
1. Changer nos discours pour changer la perception que les agris ont d’eux-mêmes.
Ce que l’on se raconte façonne la manière dont on (se) perçoit. Peut-on dire à nos jeunes agris dès leur formation, qu’ils pâtissent d’un système mal fichu et qu’ils n’en sont pas responsables ? Que la rentabilité économique en agriculture est, par nature, fortement limitée ? Qu’il est tout à fait normal de demander des coups de main et de se faire aider, parce qu’ils font déjà tellement leur part ? Alors peut-être aurions-nous moins d’agriculteurs en souffrance qui portent sur leurs épaules, et en silence, le poids d’un modèle agricole défaillant.
2. Transformer les stigmates en capacités d’adaptation.
Les fermes tournent en partie grâce au travail gratuit (aidants familiaux, stagiaires, bénévoles, associé plutôt que salarié - 60h vs. 35h pour le même salaire) et aux à-côtés financiers et économiques (conjoint, héritage, gîtes, marketing et formations, double actif, placements…). Il faut visibiliser cela pour que les agris qui s’installent y pensent dès leur projet pro et que l’on transforme les stigmates associés en signes positifs de robustesse et d’adaptation. Ainsi un maraîcher qui déciderait, comme il me l’a raconté, d’arrêter de produire des légumes l’hiver pour reprendre son ancien travail pendant 3 mois afin de mieux équilibrer ses revenus, ne serait plus taxé d’être un “faux agriculteur” mais d’être malin et de savoir équilibrer justement son entreprise.
3. Inclure l’agriculture dans un “business plan de vie” plus rémunérateur.
Plutôt que de viser le SMIC, qui est le niveau de prélèvement qui indique qu’on a “réussi” en maraîchage (objectif à atteindre en 4 ans, loin d’être évident, ni stable dans la durée) viser le salaire médian. Parce que c’est ce qu’il faut pour vivre correctement en France aujourd’hui. Alors on inclurait l’agriculture dans une vision plus large ; “un business plan de vie” en quelque sorte, où le revenu agricole se cumulerait aux autres revenus extérieurs. Encore une fois, c’est déjà la réalité, mais ce n’est pas posé tel quel. Cela permettrait de normaliser les à-côtés.
Messages spéciaux :
A nos agris-entrepreneurs à succès :
parce que les agris-entrepreneurs privilégiés sont particulièrement visibles médiatiquement, mis en valeurs, et qu’ils ont à cœur de transmettre, ils doivent nécessairement prendre conscience de leurs privilèges de départ et énoncer clairement d’où ils parlent. Ce biais est récurrent dans l’entrepreneuriat en général mais l’agriculture est spécifique, le pair-à-pair y est très développé et le métier très difficile. Nous ne pouvons glorifier quelques-uns et laisser penser que chacun peut faire de même. Surtout, cela laisse entendre que la paysannerie est une piste d’avenir viable. Or, il me semble qu’il nous faut continuer à chercher activement des solutions.
A mes homologues communicants, consultants, stratèges :
il reste tant à faire. Les visites de fermes, les 3X4 dans le métro ou les docus ne suffisent pas à reboucher le fossé entre les citoyens et le monde agricole. Il faut donc faire différemment et se réinventer en profondeur. Le défi est majeur. Et excitant. Pour réussir cela, je crois que nous avons besoin de communicants créatifs qui comprennent parfaitement la réalité agricole pour être en mesure de l’expliquer au plus grand nombre. Et cela implique forcément de passer du temps, pas mal de temps, sur le terrain. Alors n’hésitez pas à enfiler vos bottes et à passer vos congés dans des fermes. C’est là-bas que tout s’apprend et se comprend.
A nos organismes de formation :
quid d’inclure des modules à part entière sur les aspects sociaux et collaboratifs dans les formations aux jeunes agris afin d’en normaliser les usages ? Mutualiser, collaborer, communiquer, demander de l’aide, organiser un chantier bénévoles, c’est aussi là que se joue la survie de nos fermes. Je pressens qu’on est loin d’être au bout de l’innovation sociale en la matière et qu’elle est une piste de salut prometteuse.
Aux désabusés, aux flippés de l’actualité, aux chômeurs :
la mise en action et l’utilité sociale sont des clés de mieux être. Hormis si vous habitez Paris, des dizaines de fermes vous entourent et vous sont accessibles. Déplacez-vous, sympathisez, participez, proposez, incluez-vous !
Enfin,
n’oublions jamais de donner
notre argent,
notre temps,
nos remerciements
et encouragements aux agriculteurs et agricultrices,
à toutes et tous sans distinction.
Parce que la bravoure se fait rare.
Et pourrait bien disparaître.
» Suivre les commentaires et participer aux échanges sur Linkedin



Merci pour ces mots justes qui résonnent énormément 🙏🏻 en espérant que ceux-ci fassent écho plus loin encore. Le décalage entre nos imaginaires et ce qu'il en est réellement du monde agricole est l'un des enjeux centraux. Merci de l'avoir pointé si adroitement
Amélie, ma petite soeur est maraichère près d'Angers, c'est d'une telle justesse. En tant que communicante, je veux toujours les aider autant que possible, mais j'ai souvent peur de ne pas etre juste, quels seraient tes conseils ?